Prophétie kafkaïenne toujours ressuscitée 

A l'occasion de l'événement : "La guerre toujours recommencée" 

 

En octobre 1914, soit trois mois après l’éclatement de la Première Guerre mondiale, Franz Kafka écrivit la célèbre nouvelle « À la colonie pénitentiaire[1] ». Changeant radicalement le décor de son art, il abandonna, remarqua Claude David, son cadre naturaliste familial et bourgeois pour y substituer celui d’un paysage aussi exotique qu’imaginaire. La nouvelle qui naquit dans les prémisses du premier véritable charnier mondial dut ainsi mettre en scène, dans un style plus étouffant que jamais, l’exécution, par une instance militaire, « d’un soldat condamné pour désobéissance et outrage à son supérieur ».

Au centre de l’intrigant récit, non point la victime ou son bourreau qui, d’ailleurs, en deviendra une lui-même, non point non plus le voyageur invité à arbitrer entre les us barbares hérités de l’ancien Commandant et les prétentions humanitaires soutenues par son émule. Non, le personnage à nul autre second est bien plutôt l’« appareil », machinerie de torture inscrivant dans la chair du condamné le commandement qu’il dut enfreindre, engrenages cruels alimentés par la pulsion qui les fit naître. C’est que même s’il faut d’abord « y mettre la main », l’engin mortel, allégorie militaire, figure lapidaire de la guerre, « marche tout seul ». Huilé de sang, ferment de lui-même, il apparaît dans le réel de la sophistication de son montage. Mécanique de la mort que les hommes ont inventée avec eux, elle les appelle dans son orbite, auxiliaires ou suppliciés. Et s’il lui faut des corps, ces hommes, possédés, ou les lui donnent ou se livrent à sa herse.

À travers le prisme mythique de sa colonie, Kafka ainsi diffracta tout le pouvoir de destruction que la Première Guerre engendra et en précipita une caractéristique majeure, celle du couplage infernal sans précédent du réel de la jouissance et de l’émergente rationalité de la science. D’ailleurs, si l’influence du nouveau commandement mène en fin de compte à la destruction de la machine, Kafka, qui comprenait l’insistance de la pulsion de mort mieux que personne, ne put que conclure son récit par un épilogue qui jamais ne le contenta. Le voyageur, partant sans raison aucune à la recherche de la tombe de l’ancien Commandant, y découvre une terrible prophétie en guise d’épitaphe : « le Commandant ressuscitera et conduira ses adeptes à la reconquête de la colonie ». Bien sûr ! Si Freud estima inutile « de prétendre supprimer les penchants destructeurs des hommes[2] », Kafka à sa manière nous fit apercevoir que la guerre qu’il voyait naître dut n’être, au fond, qu’un épouvantable écho de son éternelle résurrection.

 

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