Lacan, pédagogue

Contribution au blog des 47e Journées de l'Ecole de la Cause freudienne de Paris : Apprendre : désir ou dressage

 

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D’aucuns s’en souviendront, avec Catherine Millot[1] notamment : nulle pédagogie psychanalytique qui vaille, nulle transposition ni d’application de méthode, ni plus de prophylaxie éducative du malaise inhérent à la civilisation. Couple antinomique et irréconciliable, psychanalyse et pédagogie, après même quelques flirts poussés à l’occasion, durent divorcer bien avant de se marier. Dans ce sens, dire Lacan pédagogue apparait donc tout aussi aporétique. Lacan, ni esclave ni maitre, n’était pas un pédagogue, ni au sens étymologique ni au sens contemporain. Si son nom ne s’entend déjà que par trop rarement en faculté de psychologie, le rencontrer dans le champ des sciences de l’éducation ajoute à la gageüre. Pourtant, pendant trente ans, à sa manière, il fit classe lui aussi, y mettant du sien pour transmettre son enseignement. Pendant trente ans, il remplit les auditoires, et ce, malgré l’hermétisme dont certains taxaient sa pensée. Précisément !

Si dire Lacan pédagogue fait figure d’oxymore, voire de cadavre exquis, c’est d’en faire surgir une incomparable leçon, une Leçon[2] à la Ionesco où, à la question que pose la jeune élève de la pièce, « Les racines des mots sont-elles carrées ? », Lacan s’engagea à y refuser résolument l’injonction de la calculer. « Carrées ou cubiques, c’est selon »[3]!

Étrange leçon de pédagogie donc que la sienne, si l’on considère le discours qui charpente cette dernière aujourd’hui. Écartelée entre sociologie et didactique[4], elle s’ingénie toujours davantage à enrayer une dynamique de l’échec scolaire, notamment par la mise sur sa connaissance inflationniste des ressorts mentaux et cérébraux qui présideraient aux apprentissages. Dans cette mécanique bien huilée aux relents de dressage, l’élève, ensemble désincarné d’engrenages, apprendrait, sans trouble, ce que l’enseignant, expert de la transposition, a rendu saisissable.

Lacan, lui, bien averti qu’« il y a du sens, mais pas de sens commun »[5], prit, pour son auditoire, un tout autre parti que de s’en faire comprendre et œuvra plutôt d’ailleurs, pour qu’il y mette du sien lui aussi, à en contrarier la pente : « pas un seul d’entre vous qui m’entende dans le même sens »[6] !

Sans finalité didactique donc dans l’effort pédagogique, ni non plus d’adresse définie, il choisit de parler aux murs[7], de parler tout seul, c’est-à-dire à personne. Mais alors à qui ? : au Un par Un hameçonné au désir de l’enseignant qui se met en position d’analysant[8]À parler aux murs, après tout, il se pourrait bien que ça intéresse quelques personnes[9].

Dire Lacan pédagogue, au fond, c’est tenir comme loi d’airain que la leçon relève moins du registre de l’Autre que celui de l’Un, moins du sens que de l’objet a qui, de parler aux murs, se répercute, comme en écho, dans le signifiant. Bref, être un pédagogue lacanien c’est enseigner moins à la raison qu’à la reson de ceux dont la présence fera peut-être que quelque chose puisse s’apprendre.

[1] MILLOT C., Freud antipédagogue, Paris, Flammarion, 1997.

[2] IONESCO E., La Leçon, Paris, Gallimard, 1954, p.125.

[3] Ibid.

[4] MEIRIEU P., « L’école mise au pas », Conférence prononcée dans le cadre du meeting organisé par le Forum des Psys Quelle Politique de Civilisation ? « Réhumaniser » la Société : comment ? Cognitivisme ou psychanalyse, Vivre sous Sarkozy,Paris, 2008.

[5] LACAN J., Je parle aux murs, Paris, Le Seuil, 2011, p.92.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p.86.

[8] Ibid., p.43.

[9] Ibid., p.87.